Le nucléaire suisse

Jacques Pilet "parlait":http://pilet.typepad.com/jacques_pilet/2007/09/lhistoire-cache.html du projet de bombe atomique « _swiss made_ » et "Daniel de Roulet":http://www.danielderoulet.net/blog/ en a fait un roman. C’est une réalité. Je suis tombé sur deux articles de la revue « Relations internationales » (no 68, 1991) qui donnent une bonne idée de la vision nucléaire du Conseil fédéral et des Suisses après la deuxième guerre mondiale.

En 1966, un rapport du Conseil fédéral notait que la construction d’un réacteur nucléaire « _made in Switzerland_ » était indispensable à la sauvegarde de l’industrie. Le 21 janvier 1969, le réacteur de Lucens prend feu et c’est la fin de l’alleingang nucléaire, la Suisse ira acheter ses centrales à l’étranger. Mais comment en est-on arrivé à ce que la Confédération dépense plus d’un demi milliard dans un projet à perte ?

En 1945, un commandant de corps de l’armée suisse demande au Conseil fédéral de faire étudier la possibilité de se doter d’une bombe atomique « _maison_ ». Elle devra servir à la défense du pays. La conviction était alors qu’un « _nombre limité de fusées nucléaires, installée dans les Alpes suisses, dûment protégées, constituerait une force de dissuasion suffisante à rendre la Suisse inexpugnable (Strategie des Kleinstaats, 1966)_ ». Mais comme il serait difficile de faire avaler la pilule aux autres nations et au peuple après les horreurs de Hiroshima et Nagasaki, la commission de défense nationale a créé une commission ad hoc formée de scientifiques qui seraient mieux placés pour obtenir des informations (Commission atomique suisse, SKA). C’est Paul Scherrer, professeur de physique à l’EPFZ qui en devint le Président. Ce dernier n’a d’ailleurs pas seulement été nommé parce qu’il était physicien mais également parce qu’il avait aidé les Etats-Unis à évaluer l’avancée de l’Allemagne dans le domaine atomique durant la deuxième guerre mondiale. Les directives pour les travaux de la commission sont:

« _La SKA est chargée de construire une bombe suisse ou d’autres moyens militaires basés sur le principe de l’arme atomique. Il faut essayer de les développer à l’aide de ressources et matières premières suisses. Il faut examiner l’utilisation de ces moyens militaires sous différentes formes, à savoir : a. des bombes d’uranium comme moyens de destruction comme des mines, à des fins défensives ou pour des sabotages actifs ; b. des bombes d’uranium comme obus d’artilerie ; c. des bombes d’uranium comme bombe d’avion (Archives fédérales, février 1946)_ »

On ne parle alors pas encore de nucléaire civil. Les travaux de la commission sont secrets, la population n’est même pas informée de sa création et le Conseil fédéral libéra un premier crédit de 500'000 francs en 1945 sous une fausse dénomination. Le premier problème que la SKA rencontre c’est l’approvisionnement en uranium. La commission entreprit des démarches dans tous les sens qui restèrent vaines, car bloquées par les Etats-Unis et l’Angleterre. Et la France était prête à prêter de l’uranium, mais voulait le récupérer après utilisation, ce qui était inintéressant du point de vue militaire suisse. Malgré ces revers, la SKA entreprit de construire un réacteur expérimental (utile entre autres pour créer le plutonium militairement intéressant).

En 1953, Eisenhower lance le projet d’« _atomes pour la paix_ » (l’URSS vient de faire éclater sa première bombe H) : des propositions sur l’utilisation du nucléaire à des fins pacifiques qui donnèrent naissance à l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA) basée à Vienne. C’est à ce moment que l’industrie suisse se décide à entrer dans la course en s’alliant à la SKA. Et la Suisse obtint finalement de Belgique (via Londres) 10 tonnes d’uranium dont 5,5 tonnes ont été transférées au Département militaire fédéral en vue d’une « bombe ». Ces 5,5 tonnes ont été soumises au contrôle de l’AIEA en 1983 et finalement vendue au début des années 90.

Le projet de bombe fut finalement abandonné et en 1969, la Suisse signa le traité de non-prolifération nucléaire. La population n’était visiblement pas (plus) très intéressée par une arme atomique malgré le rejet dans les années 60 de deux initiatives visant à interdire ou soumettre à votation la construction d’un armement nucléaire. Un des arguments des adversaires était que la Suisse ne pouvait pas faire d’essais sur son territoire. En 1969, comme déjà énoncé précédemment, la Suisse renonça également à construire son propre réacteur. La même année encore, la centrale nucléaire électrique de Beznau est inaugurée.

« Le PS à côté de la plaque Les armes à l'arsenal ? oui ! »