La Birmanie, 20 ans après
bq. « […] ce qui importe c'est le poids des regards de l'humanité entière. Les dictatures ne craignent rien tant que la publicité donnée à leur existence, à leurs crimes, à leur illégitimité. Elles détestent la lumière. Pesons donc de tous nos regards: c'est notre seule arme. Il faut regarder les dictateurs dans le blanc des yeux. » Bruno Frappat
La Birmanie[1] est sans doute le pays qui a le plus de noms. Les anglo-saxons parlent encore de _Burma_, alors qu’officiellement c’est l’Union du Myanmar, ou _Myanmar_ depuis 1989. L’ONU a accepté ce changement, mais pas les Etats-Unis ni la Grande-Bretagne.
Géographiquement, la Birmanie est située entre la Chine et l’Inde. Le pays est riche en ressources naturelles, dont des réserves relativement stratégiques de pétrole. Un peu plus de 47 millions d’habitants vivent dans ce pays grand comme quinze fois la Suisse. L’espérance de vie se situe autour des 60 ans. Religieusement, on compte 89% de bouddhistes, 4% de chrétiens et 4% de musulmans et quelques animistes et autres.
Politiquement, après une période de démocratie qui faisait suite à la deuxième guerre mondiale, la Birmanie est contrôlée depuis 1962 par un régime militaire. Entre 1962 et 1988, c’est le général Ne Win qui tient les rênes du pays. Après une courte période révolutionnaire en 1988, l’ordre est rétabli et c’est le général Than Shwe qui prend le pouvoir en 1989 (accompagné de deux acolytes). La première révolution (récente s’entend) a donc eu lieu il y a presque 20 ans. L’année suivante, le pays organise des élections libres et la ligue nationale pour la démocratie d’Aung San Suu Kyi (prix Nobel de la paix 1991 pour son combat exemplaire pour la démocratie et les droits de l’homme) remporte plus de 80% des suffrages. Hélas, les généraux ont décidé de ne pas laisser le pouvoir aux nouveaux élus. Une date lors des manifestations de 1988 est à garder en mémoire. Le 8 août 1988 (8.8.88!), les militaires ouvrent le feu sur les manifestants. Durant les jours qui suivent, ils feront plus de 3000 morts.
Aujourd’hui, presque 20 ans plus tard, le pays est à nouveau secoué par une révolte. Cette fois ce ne sont pas seulement les politiciens de l’opposition qui conduisent la marche, fortement amoindris par des années de traques organisées par la junte, mais bien le peuple avec à sa tête les moines bouddhistes. Le 24 septembre, une gigantesque manifestation a regroupé plus de 100'000 personnes. Mais la machine de répression gouvernementale a réussi à contenir la rébellion par les armes et par une communication provocante. Le New Light of Myanmar, la voix du gouvernement - la liberté d’expression n’existe pas[2] - parle de quelques arrestations et de quelques morts, mais sur place, il semble bien que ce soit plusieurs centaines ou milliers d’arrestations qui ont eu lieus et plusieurs dizaines de personnes auraient perdu la vie. Et pour détourner l’attention, le journal officiel met en garde la population contre les exactions de quelques moines fanatiques qui entreraient dans les maisons pour forcer les gens à rejoindre la révolution ! La communication de l’organe officiel de la junte atteint des sommets lorsqu’il prétend être au pouvoir pour aider les gens, que la démocratie ne peut pas fonctionner tant que le pays n’est pas mûr !
Economiquement, le pays est au plus mal, 50% du PNB est absorbé par le budget militaire et les inégalités sont criantes. La Birmanie reste une des pays les plus pauvres d’Asie. L’augmentation des prix du pétrole annoncée en août par le gouvernement est aussi une des sources du récent soulèvement. La corruption est centrale au système gouvernemental (pire élève planétaire selon Tranparency International, à égalité avec la Somalie).
Pour moi, la démocratie ne peut être imposée, je ne suis pas kouchnérien ou américain dans l’âme. Mais il est parfois des situations où lorsque la population se soulève et qu’un régime corrompu et qui ne respectent pas les droits de l’homme l’écrase par les armes, il est peut-être temps d’au moins mettre le doigt sur ce conflit et au moins demander que le reste du monde, l’ONU en tête, fasse quelque chose pour que cela cesse[3] . C’est toutefois un constat d’impuissance qui prévaut ici. Et pourtant je me joindrai à l’initiative _Free Burma_ jeudi 4 octobre. "Faites-en autant":http://www2.free-burma.org/index_fr.php pour maintenir la pression et montrer à la junte militaire que le monde regarde, comme le dit Bruno Frappat dans le texte donné en introduction. Les dictatures détestent la lumière, détestent qu’on les regarde dans le blanc des yeux. Puissions-nous le faire au moins un jour. A jeudi…
*Sources*
"CIA – World Fact Book 2007":https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/bm.html.
"Wikipedia":http://www.wikipedia.org – Myanmar (anglais et français). A noter que la version anglaise est bloquée pour vandalisme suite aux événements récents dans le pays.
"Le Monde":http://www.lemonde.fr, 1 octobre 2007. « Rangoun sous la botte des généraux ».
"New Light of Myanmar":http://www.myanmar.com/. « Some monks and people enter homes. Saboteurs threaten families demanding them to join protest if not provide cash, kind Authorities urge people to make complaints in person or on line to Ward PDCs, Township PDCs or local authorities against intimidations, extortions, coercion ».
"Le blog de Bruno Frappat":http://blogfrappat.la-croix.com.
fn1. Le nouveau régime de 1989 a changé le nom du pays pour marquer la rupture avec l’ancien régime, lui aussi militaire. Les opposants au régime utilisent encore aujourd’hui la dénomination Birmanie pour s’en différencier (j’utiliserai donc à dessein l’ancien nom). Et ce n’est pas le seul délire du régime. En 2005, la capitale est transférée du jour au lendemain de Rangoun à Naypyidaw…
fn2. Lors des manifestations de septembre 2007, le gouvernement a coupé le réseau de téléphones portables ainsi qu’Internet. Et la rumeur prétend même qu’il aurait réussi à couper les accès télévisés via satellite. La BBC est décrite comme force occupante par le journal officiel.
fn3. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU semble avoir pris une série de mesures allant dans ce sens aujourd’hui.

