Penser notre canton en termes d’agglomération
Cet article sera (normalement) publié dans le prochain Bulletin Vert
Dans le paysage cantonal suisse, le canton de Neuchâtel est sans doute le seul à être à ce point divisé en deux entités et ceci depuis la fin du Moyen-Âge. Côté Montagnes, on trouve une agglomération d’environ 50'000 habitants, formée des villes du Locle et de la Chaux-de-Fonds, contre 70'000 côté Littoral. Des rivalités fortes existent depuis toujours entre ces deux entités. Le 1er mars 1848 déjà, en pleine tempête de neige, les Montagnons majoritairement républicains, prennent les armes et franchissent la Vue des Alpes pour occuper le château. C’est la fin de l’ancien régime et la naissance de la République[1].
Depuis 150 ans, la physionomie du canton a beaucoup changé, mais pas franchement les mentalités. La grogne couve à nouveau dans les Montagnes dont la population est lassée de voir tout partir « vers le Bas » et de se sentir lâchée par le Conseil d’Etat. Deux projets ont mis le feu à la République. Le premier concerne le regroupement de toutes les filières neuchâteloises de la HE-ARC à Neuchâtel, le second le déménagement de la pédiatrie de l’hôpital de la Chaux-de-Fonds à celui de Neuchâtel et enfin, la fermeture de la polyclinique de l’hôpital du Locle. Est venue s’ajouter à cela la lenteur du gouvernement à vouloir offrir une liaison ferroviaire rapide (TransRUN) entre les deux grandes villes du canton, intimement lié aux deux autres par l’attractivité que pourrait apporter cette desserte aux Montagnes. Le comité de pilotage de la HE-ARC qui regroupe des représentants du canton du Jura, de la partie francophone du canton de Berne et du canton de Neuchâtel s’est prononcé en faveur de la localisation de l’école à Neuchâtel pour cette raison en particulier. Si les étudiants ne peuvent pas rapidement se rendre à leur cours, ils iront ailleurs et la HE-ARC est vouée à disparaître. Pour beaucoup, ce raisonnement est simpliste et occulte la notion d’équilibre des régions, inscrite dans la constitution neuchâteloise. Les Montagnes neuchâteloises se sont taillées une réputation dans l’horlogerie et la microtechnique. La vocation des Montagnes est clairement industrielle, alors que dans le Bas c’est le secteur tertiaire qui domine. La HE-ARC respecte cette différence, les filières économie et santé étant déjà regroupées à Neuchâtel alors que les filières ingénierie et design industriel (arts appliqués) sont localisées respectivement au Locle et à La Chaux-de-Fonds. La décision du comité de pilotage occulte donc également cette dimension historique, surtout que la filière ingénierie est fortement liée aux entreprises de la région.
Ces décisions ont mobilisé les citoyens : 15'000 signatures ont été récoltées pour tenter de sauver la pédiatrie et la polyclinique, et une manifestation sans précédent (3'000 personnes) a mis la pression sur le Conseil d’Etat. Tous les partis du Haut, sans exception, se sont mis ensemble pour expliquer les répercussions que pourraient avoir ces décisions sur l’avenir des Montagnes. Le 24 janvier, le Conseil d’Etat a rendu son verdict[2], si la pédiatrie sera délocalisée à Neuchâtel, la polyclinique restera ouverte (du moins à court terme) et le canton ira défendre devant ses partenaires l’idée d’une haute école sur deux sites, conservant ainsi l’ingénierie et le design industriel à la Chaux-de-Fonds. Pour le TransRUN par contre, rien n’est gagné (voir plus bas). La devise est devenue « Ensemble, avec réalisme et bon sens », mais tout reste à faire.
Malgré ces fortes divergences, un projet rassembleur a été inscrit au programme de législature du Conseil d’Etat : le Réseau Urbain Neuchâtelois (RUN)[3]. Actuellement en cours de réalisation, ce projet prévoit la mise en réseau des villes et des régions du canton pour ne former plus qu’une grande agglomération de 160'000 habitants[4]. Le RUN a été choisi avec d’autres comme projet-pilote dans le cadre de la politique d’agglomération de la Confédération. L’Office fédéral du développement territorial (ARE) le répète depuis quelque temps, sans une véritable politique d’agglomération, la Confédération ne subventionnera pas une liaison rapide entre les deux villes. L’enjeu est de taille, car l’attractivité du Haut passe par ce projet, mais surtout parce que les villes du Haut sont déjà asphyxiées par les dizaines de milliers de véhicules qui les traversent chaque jour, générant des nuisances et des atteintes à l’environnement sans précédent, et que la ligne ferroviaire actuelle est vétuste et inefficace. Les autorités et la population de ce canton doivent donc s’atteler le plus rapidement possible à cette tâche : réfléchir ce canton en termes d’agglomération et non plus sous la forme de deux régions distinctes qui se battent entre elles. C’est à ce prix que le développement durable du canton pourra se poursuivre, dans le Haut comme dans le Bas, en privilégiant les transports en commun plutôt que le trafic individuel, en conservant les zones naturelles qui font sa richesse et en utilisant de façon intelligente et parcimonieuse les terrains qui permettront son développement.
fn1. Voir à ce titre l’ouvrage « Histoire de la Chaux-de-Fonds » de Raoul Cop aux Editions G d’Encre.
fn2. Documents disponibles sous : http://www.ne.ch/neat/site/jsp/rubrique/rubrique.jsp?StyleType=bleu&DocId=17185.
fn3. Voir http://www.le-run.ch/.
fn4. A ce sujet, vous pouvez lire l’article de Clarence Chollet dans le dernier Journal des Jeunes Verts Neuchâtel (http://www.jvne.ch).

