Déconstruire un musée, mode d'emploi

Décidément, même de loin, la politique chaux-de-fonnière reste passionnante. Saga de la semaine : le rapport sur la "réorganisation des institutions muséales de la Chaux-de-Fonds", un pavé de 112 pages de plus dans la mare des réformes chaux-de-fonnières. Un texte autoritaire et virulent que vous pouvez consulter ici et qui exemplifie parfaitement la phrase de Ernest Benn ci-dessus. Attention, ça va jazzer au café du commerce! Ou bien ?

Le rapport du Conseil communal à l’appui de la restructuration des musées de la ville souffre tout d’abord d’un problème majeur, il a été écrit par la personne même qui devait justifier son poste, nouvellement créé. On peut dire ce que l’on veut, c’est un fonctionnement récurrent de notre Conseil communal qui avait déjà expérimenté cette manière de faire dans le cadre, par exemple, des ressources humaines.

On pourrait également se poser la question de savoir pourquoi, une semaine après avoir vilipender le Conseil d’Etat sur sa manière de fonctionner sans concertation, le Conseil communal fait de même avec ce rapport. Le groupe de pilotage censé « mettre de l’ordre dans les musées » ne comprenait ni la déléguée aux affaires culturelles, ni les conservateurs des musées, qui sont pourtant les premiers concernés. Et c’est d’autant plus pénible à avaler quand on sait que c’est Laurent Kurth, à travers sa présence et celle de collaborateurs qui lui sont proches (la cheffe des ressources humaines et l’architecte du patrimoine) dans le comité de pilotage qui a effectivement guidé ce groupe, une semaine à peine après avoir pris position publiquement et en son nom sur les problèmes avec le Conseil d’Etat. A la base, il y avait bien un « groupe de projet » avec les conservateurs, mais celui-ci « ne s’est plus rencontré », car « la réponse devenait un choix politique » ! Et aussi semble-t-il car les conservateurs auraient « freiné une certaine dynamique », le Conseil communal admettant tout de même que c’est un fonctionnement « logique » dans cette « nouvelle dynamique de déstabilisation » (sic!). Il avoue même lui-même avoir créé un « flou artistique » qui « alourdit les processus avec perte de ressource-temps »… Sans parler des attaques en règle contre les commissions de gestion qui se sentiraient dépossédée (et qui d’ailleurs disparaissent au terme du processus). Tout porte à croire que le processus de déconstruction a définitivement abouti et touché le fond et que ceci serait bénéfique.

Mais le problème majeur de la démarche réside dans sa négation du rôle de conservateur. On peut par exemple lire que « Le métier de conservateur ne correspond pas à une formation particulière et la profession n’est pas définie par un profil clair ». Certes, il n’y a pas d’école de conservation, mais leur savoir et leurs tâches sont importantes. On ne peut que s’étonner de cette pugnacité malsaine à l’encontre de la fonction qui est décrite comme « intouchable ». Quelle ineptie ! D’abord parce qu’un conservateur n’est pas à priori un muséographe qui passe ses journées à imaginer et concevoir des expositions, ou pas seulement. Ensuite, parce qu’un conservateur est d’abord un chercheur qui conserve le patrimoine (qu’il soit objet ou savoir), le valorise et le transmet. La verve anti-conservateur atteint son apogée en page 21 et 22 lorsqu’on lit qu’il « manque une vision émanant des conservateurs et conservatrices ». Ou plus loin que « Les conservateurs ont le savoir, qu'ils placent en antinomie avec le pouvoir, pour asseoir leur pouvoir. ». Que ce doit être agréable d’être conservateur de nos jours à la Chaux-de-Fonds.

Le rapport cite le programme de législature : « Les efforts de préservation et de mise en valeur du patrimoine seront non seulement poursuivis, mais intensifiés. Le lien avec les activités culturelles est rapidement et aisément fait. Quels meilleurs gardiens de notre patrimoine artistique et historique possédons-nous que nos musées et nos bibliothèques? Ils recèlent des collections et des fonds remarquables dont la mise en valeur devra se poursuivre et se développer encore davantage. Le pendant de la conservation de ce patrimoine est la richesse de la création culturelle et la diversité des créateurs, eux aussi originaux et hors des sentiers battus. » Excellent, je ne peux que me rallier à cette vision. Mais nul besoin d’un rapport de 112 pages, déconstructif (détruire pour reconstruire) et pompeux, pour atteindre ce résultat. Et pourquoi est-ce ainsi impossible de créer une entité commune tout en conservant l’autonomie des musées ? Le rapport est écrit de manière binaire, l’autonomie est absolue ou n’est pas (« Si on veut changer la logique verticale au profit d’une logique horizontale, il est inévitable de devoir enlever l’autonomie aux partenaires liés dans une entité commune. »). Les changements de paradigmes sont d’ailleurs décrits comme « radicaux ». Le peu de compte que les conservateurs doivent rendre proviendrait d’une structure diluée car divisée entre Conseil communal et commission de gestion. Sous entendu, un seul chef rétablirait la juste autorité omnisciente qui manque actuellement ? Mais, on nage en plein délire autoritaire ! D’ailleurs, comme s’il fallait se justifier, le « processus participatif a conduit à une impasse ».

Quand je lis que la transformation d’une structure verticale à une structure horizontale demande « concrètement [de] mettre en place une hiérarchie ainsi que des séparations de tâches et de pouvoirs. », je ne peux m’empêcher d’aller relire Carlos Ghosn[1], qui disait que « la transversalité renvoie aussi à la vision d'une société moins verticale et hiérarchisée, plus horizontale et réticulaire. Une société où la distance diminue entre ceux qui décident et ceux qui exécutent. Parce qu'elle responsabilise davantage les acteurs, la transversalité est un élément puissant d'implication, de motivation et donc de performance.» Le Conseil communal vient de créer la transverticalité, ou comment marier verticalité et hiérarchie autoritaire dans une vision qui se veut horizontale (hahaha).

Le monde dans lequel nage le rapport est quasiment divin (« Ceci dépasse de loin ce qui a été fait jusqu’à présent. »). La vision qu’il énonce est une « petite révolution ». Le ton est souvent condescendant, du style « les autres n’avaient rien compris… » Et bon nombre de vérités devraient être remises en question, ce qui signifie réfutée dans les pages du rapport, comme si le fait que le parc des musées n’est pas extraordinaire devait permettre de débloquer la situation, ou le fait que le site internet du MIH soit pourri remette en cause l’Institut pour l’Homme et le Temps). La vérité n’émerge pas d’une négation, ce n’est pas parce que ce n’est pas que c’est forcément faux. L’analyse des échecs me fait marrer… Mandat politique confus, c’est le cas (une cheffe qui n’a pas de pouvoir), manque de continuité, c’est le cas (volonté de déconstruction), multiplication des mots (112 pages…), mais surtout, « on attribue des mandats aux personnes-mêmes qui doivent subir les restructurations. », on croit rêver (quand on sait qui le dit).

La définition du musée est problématique. Le musée devient « un instrument au service de la culture ou d’autres missions de la Ville. » La définition de l’ICOM est la suivante : « Un musée est une institution permanente au service de la société et de son développement, ouvert au public, qui acquiert, conserve, recherche, communique et montre le tangible et l’intangible héritage de l’humanité et de son environnement, pour des besoins d’éducation, de recherche ou simplement pour le plaisir » (traduit de l’anglais). Donc pour moi un lieu (pas un instrument, s’il vous plait, on a déjà les freins aux dépenses et à l’endettement dans ce registre) au service de la population, pas au service des visions mégalomaniaques de certains, avec pour but l’éducation, la recherche et le plaisir (et si possible les trois ensemble).

Pour terminer, un petit tour d’horizon des bêtises du rapport est indispensable :

* « Pas assez de spécialisation fonctionnelle du personnel », comment y parvenir avec si peu de ressources ?
* « Séparer les domaines stratégiques des domaines opérationnels ». Ce qui signifie : créer des conservateurs-fonctionnaires exécutant les ordres d’une hiérarchie savante.
* Lire dans le rapport d’une ville de gauche que l’administration n’est pas assurée parce qu’il y a trop de temps partiel, c’est pénible.
* « Intégrer les musées dans une culture d'entreprise commune avec des principes directeurs et des valeurs propres ». Sans commentaire. Ah si, on peut bientôt la voir cette « corporate identity » ?
* « Le politique réinvestit le savoir - institutionnalisation d'instruments d'information », wow, ce qui signifie ? Ils vont enfin mettre le téléphone dans les musées ?

De toute façon, tout est encore à faire. Pourquoi avoir rendu ce rapport public alors qu’il ne contient rien de concret (sinon de nous apprendre que les conservateurs sont des crétins finis et bornés[2]) ? Pourquoi avoir engagé une personne à qui on a demandé de justifier son poste et d’écrire son cahier des charges, mais qui est responsable également de la débâcle annoncée de ce chantier ?

Voilà, le conseiller général qui écrit ce texte attendait plus qu’une diatribe acide contre les conservateurs (présents et passés) et contre ceux qui ont tenté des réformes auparavant. Il voulait une stratégie, des options pour y parvenir et une véritable vision. Car sans vision, toute réforme est vouée à l’échec.

Un blog citoyen a été créé pour suivre le débat (extension du domaine de la lutte?), je vous invite à aller lui rendre visite. Ne manquez surtout pas l'excellente analyse de Peter Wullschleger.

fn1. qui est un affreux capitaliste, mais qui a dit des choses intéressantes !

fn2. Et personnellement, je discute suffisamment souvent au "café du commerce" pour savoir que ce n'est pas ce qui s'y dit... Ou alors, on va pas dans le même troquet.

« Propagande mensongère et statistiques Obama a redéfini la manière de faire une campagne électorale »